




Je filme je retransmets elle est filmée elle regarde une autre caméra elle se regarde dans l’écran elle regarde le public lui la regarde ça c’est normal moi je la regarde aussi c’est clair c’est
un peu obligé pour travailler correctement hop un petit bouton par-ci un petit bouton par-là et tous ensemble attention lumière son feu dans le public ouh ils ont peur certains ça se voit rien
qu’à les voir se regarder sur l’écran c’est pas commode pour eux de se sentir menacés d’une arme
Vous faites vos courses et vous aimez ça
Non moi je n’aime pas ça
Mais j’aime sa façon d’en parler
Et les trois hommes un peu mystérieux toujours sur scène
Personne à part eux quatre à faire le spectacle
Tout devant nous rien de caché apparemment
Paradiscount
Vous faites vos courses et vous aimez ça.
Une actrice, trois…techniciens ? manipulateurs ?
Qui manipule qui ?
Elle est là, en vrai. Elle joue. Elle parle.
Prise de parole…
Jusqu’où peut bien aller la manipulation ? Où en sont les limites ? Dès le début du spectacle, il paraît très clair que les personnages et les personnes qui font le spectacle veulent
manipuler les spectateurs. Et ils y arrivent. Ils montrent les manipulations du quotidien dans notre société de consommation. Acheter, acheter pour se faire plaisir, acheter pour faire plaisir,
acheter pour montrer qu’on peut acheter, acheter parce-que son voisin achète et qu’on ne veut pas passer pour un pauvre, emprunter pour pouvoir acheter, se ruiner pour acheter
–c’est préférable à ne rien acheter du tout, acheter ce qui est à la mode, acheter ce que les stars achètent, faire comme les autres, surtout ne pas trop se démarquer, rester dans le courant,
être en sécurité, être protégé…
Paradiscount
C’est un spectacle, on sait d’avance que tout ce qui va se passer est dans le domaine de la fiction. Mais est-ce bien vrai ? Peut-on toujours se sentir protégés par la distance, par la fiction, par les prémices d’un quatrième mur qui s’effrite avec le temps ?
« N’oubliez pas nos agents de sécurité couvrent l’ensemble de la galerie dans les allées ou sur le parking ».
Mais sommes-nous pour autant protégés ? Le fait de mettre des détecteurs de métaux partout, des caméras, des agents de sécurité, nous protège certes un peu des autres. Nous allons faire nos courses et nous pensons « je ne vais pas me faire attaquer, on surveille, on nous surveille, on les surveille, rien ne peut m’arriver ». Peut-être, et encore…il y aura toujours quelqu’un pour dépasser les frontières, trouver le moyen de passer quand-même, malgré les barrières, malgré les caméras, malgré Big Brother.
Ca n’arrive qu’aux autres, et puis moi je n’ai rien à me reprocher, je ne suis pas riche, je ne suis pas pauvre, j’achète, oui j’achète et je vends aussi, j’achète et je consomme, j’achète et je jette, j’achète et je recycle, j’achète et j’en suis fier, j’achète et je le dirai au monde, que j’achète. Alors ils ne m’en voudront pas trop. Et puis si je me fais attaquer, je leur donne tout ce que j’ai sur moi, de toute façon je me ferai rembourser par mes assurances, leurs assurances, et puis il faut bien les aider ces pauvres petits marginaux-étrangers-sans ressource-RMIstes-SDF et je-ne-sais-quoi…
Je suis en sécurité.
« Nous vous garantissons une bonne liaison. Une bonne liaison avec vous-mêmes. »
Sommes-nous protégés de nous-mêmes ? Là est la grande question. Le plus dangereux ne vient plus tellement des autres. Tout est fait pour que nous puissions vivre avec les autres sans trop de casse, sans trop d’amour non plus ça ne ferait plus marcher le commerce. Tout se porte sur nous, nos désirs, nos envies, nos regrets… Paradiscount montre bien jusqu’où cela peut nous mener, à tout porter sur notre personne en tant qu’objet consommateur voire consommable. Les fourmis et la fourmilière. Elles travaillent toute leur vie pour leur reine, sans s’arrêter, elles font tout pour que la reine se sentent bien, puisse pondre encore et encore plus d’œufs et agrandir encore et encore plus sa dynastie. Et lorsqu’une ouvrière ne peut plus travailler, elle meurt et on transporte son corps à la « poubelle » ou il sera recyclé avec tous les détritus produits par la fourmilière.
La différence entre les fourmis et nous c’est que nous sommes tous notre propre reine et notre propre ouvrière. La société de consommation décrite dans le spectacle vise cette situation : se plaire à soi-même avant tout. Faire comme les autres pour montrer qu’on n’est pas trop différent, mais surtout se montrer à soi-même qu’on peut vivre avec les autres et avec soi-même.
Qu’on s’aime un peu, qu’on ne se déteste pas, sinon autant se jeter à la poubelle, se suicider.
« Vous vous sentez bien. En permanence. Bien, en permanence. »
Lorsque je suis revenu en France après avoir passé six ans à Wallis et Futuna, j’ai atterri à Périgueux. Au lycée, j’observais les habitudes de vie de ces français que je ne connaissais pas, et l’une d’elles m’a frappé : leur façon de se saluer. Au lieu des éternels « bonjour » ou « salut », apparaissait un « ça va ? ». Je pensais au début que tous voulaient savoir comment les autres étaient, et donc la réponse était « ça va ». Oui, mais justement ça n’allait pas. Je me suis vite rendu compte que personne ne répondait « non ça ne va pas ». Toujours « ça va », ou « ouais, ça va », ou « ouais et toi ? » ou même, ce qui me surprenait le plus, certains répondaient en renvoyant la question : « ça va ? » et l’autre : « ça va ? ».
Pas satisfait de ce mode de communication, j’ai tenté de le comprendre. J’en suis arrivé à la conclusion que ce « ça va » matinal servait uniquement à se rassurer, à confirmer qu’on allait bien. La personne voit arriver une connaissance, elle lui demande si elle va bien. L’autre répond que oui. Et si l’autre va bien, je suis rassuré donc moi aussi je vais bien. Ainsi, chacun se fait confirmer dix fois, vingt fois, peut-être trente fois qu’il va bien, parce-que les trente autres auront répondu qu’ils vont bien, et moi je les aurai rassurés parce-que je leur aurai dit que je vais bien.
Voulant pousser mon analyse un peu plus loin, au lieu de répondre, je me contentais de dire « salut ! » ou de sourire. La réaction restait la même. Si « salut ! » n’était pas une réponse à la question « ça va ? », tant que je ne disais pas « non, ça ne va pas », tout allait bien pour l’autre. Physiquement, dans la façon de se comporter et de se déplacer, c’était aussi très clair : la personne arrivait en face de moi, souriait, me posait la fameuse question tout en continuant à marcher vers moi pour me serrer la main ou me faire la bise. Quand cette marque de « communication » était terminée, la personne continuait son chemin, inchangé, dans la même énergie, comme si elle ne s’était pas arrêtée.
Mais si jamais je répondais « non ça ne va pas » ?
Catastrophe. Les visages se décomposent, les corps si droits, si beaux, se contractent, le ciel leur tombe sur la tête. Sincèrement désolés pour nous, ils le sont encore plus pour eux. On ne veut jamais savoir pourquoi une personne va bien, on veut toujours savoir pourquoi une personne ne va pas bien. Mais moi je n’ai pas du tout envie de raconter ma vie à des gens que je ne connais pas. J’invente, je trouve n’importe quoi de crédible. Si la personne en face a déjà vécu ce que je dis vivre, elle va faire tout son possible pour me remonter le moral, car si elle l’a vécu elle se croit tout à fait capable de comprendre et de faire en sorte que mon mal soit moins mal qu’il ne l’était avant qu’on ne se rencontre. La personne repartira aussi bien qu’avant, voire mieux, parce-qu’elle aura réussi à remonter le moral de quelqu’un. Par contre, si elle ne parvient pas à rendre mon mal un peu moins mal, elle va à son tour se sentir mal, et sa journée sera gâchée.
Si je ne veux pas que d’autres se sentent mal à cause de moi, et si je ne veux pas raconter ma vie, je dis que tout va bien. Ils seront contents, et moi aussi je serai content, peut-être même que j’irai mieux grâce à eux. Point momentanément final dans la communication, qui se résume donc en deux phrases : « ça va ? » et « ouais et toi ? ».
Notre société, et plus encore celle de Paradiscount, va faire tout son possible pour que nous pensions aller bien. Elle va inventer les produits les plus beaux, les plus (in)utiles, les plus chers aussi (le prix est une marque de qualité…), elle va créer les conditions optimales pour que nous venions acheter ces produits, en toute sécurité. Et puis elle va aller encore plus loin, jusqu’à nous convaincre que tout va bien dans notre petite bulle qui va côtoyer celle des autres, certes, mais qui ne s’éclatera jamais, grâce à tous ceux qui sont chargés de la garder en vie, cette petite bulle.
Au Canada, lorsqu’il fait très froid, ce qui arrive [assez] souvent, les habitants des villes qui ont une voiture ne seront jamais attaqués par le grand méchant froid. Ils quittent leur maison ou leur appartement douillets, entrent dans leur garage ou leur parking chauffés sans jamais passer par dehors, se rendent sur leur lieu de travail en voiture, se garent dans les parkings chauffés, montent dans leur bureau chauffé, plus tard ils vont faire les courses toujours grâce à leur voiture, qu’ils garent dans le parking chauffé de l’hypermarché, et ils rentrent tranquillement chez eux. Il aura beau faire moins quinze degrés dehors, jamais ces gens n’auront dans leur journée fait un petit peu de buée en respirant.
Sauf si l’envie de faire un bonhomme de neige leur prenait, mais…non ce sont plutôt les enfants qui font des bonhommes de neige…
Le danger d’un spectacle comme Paradiscount, où les nouvelles technologies ont une place cruciale, est que l’humain, la chair, le vivant, soient mangés, écrasés par les machines, même si c’est justement de ça que parle le spectacle. Il y a une volonté de la part des artistes de nous perdre dans ces technologies, de se perdre peut-être aussi. Cette confusion a pu ressortir dans le présent texte où le sujet de parole n’est pas toujours clair, entre le spectacle lui-même, les personnages joués par l’actrice, les consommateurs décrits, moi-spectateur, moi-consommateur…
Les trois « manipulateurs » sont sur scène avec des ordinateurs, des micros, des caméras partout, ils filment, ils mixent. Ils ont le pouvoir, ils déterminent les débuts, les fins, les pauses, la structure du spectacle. Ils mélangent, ils perturbent, ils perdent le spectateur. Mais malgré tout ça, malgré cette société de la consommation, du confort, de la sécurité, ou l’humain en tant qu’entité individuelle disparaît petit à petit au profit d’un collectif illusoire qui serait bénéfique, malgré la mondialisation, l’uniformisation, la conformité, une actrice est là, bien vivante. Elle existe. Elle a un corps, une voix, une pensée. Elle nous voit, elle nous parle, elle est traversée par des émotions.
C’est le message d’espoir de ce spectacle. Elle parvient à rendre l’ensemble plein de vie, par des regards qu’elle porte aux trois hommes et qu’ils lui rendent, par l’utilisation qu’elle fait de ces instruments, sa manière de les tenir, de parler dans le micro, de se regarder à travers les caméras, les écrans, de nous regarder, nous petits spectateurs.
Lundi 24 janvier 2005 à 20h30, Pin Galant
Le point de vue de
l'écran
Les organes de la société.

Salut tout le monde